Alzheimer et vieillesse en institution

 

 

 

Patient Alzheimer en UP ( Unité Protégée)

 

Ils me disent que je suis malade d’Alzheimer. Mais, c’est quoi, Alzheimer ? Je ne vois pas où je suis Alzheimer ! Je marche, je pense, je parle, j’ai des projets. Bon ! il est vrai qu’à l’heure actuelle, je suis un peu brouillon dans mes mots !

Je pense fourchette, je dis « chamois », un truc comme ça ! pourtant dans ma tête, ça tourne rond. Tous mes souvenirs sont bien archivés. Mes voyages en-dehors de l’Europe, mon travail, d’ailleurs un coup d’œil à ma montre, je lis 65h2. Qui a changé le cadran de ma montre ? Je suis en retard pour aller travailler. J’ai un poste à responsabilités. Je fais le tour cherchant la sortie. Deux minutes plus tard, je suis de retour à la case départ, essoufflé, je suis. Le temps presse. J’ai à faire. Je m’arrête, je regarde autour de moi. Mais il n’y a que des vieux ici. C’est quoi cet endroit ?

Je refais le tour pensant avoir raté la sortie. Non ! tout est fermé, mon Dieu, je vais être en retard !

Dans cet espace, quelqu’un pose une main sur mon épaule, me tire une chaise, me demande de m’asseoir. Mais ! pourquoi je devrais m’asseoir. J’ai à faire, puis ce n’est pas une fillette qui va me diriger ! Je refais le tour. J’essaye d’ouvrir les fenêtres le long du couloir : » Non de Zeus, tout est fermé ! « Je commence sérieusement à stresser là. Si, c’est une blague, elle est nulle ! il faudra que je le dise à ma fille.

Encore, cette salle. Oh ! ça ne sent pas bon. Un mélange de vieux et de bouffe. Ça pue ! la fillette me prend par l’épaule, », mais de quel droit ? Ça m’insupporte ! d’un geste, je lui enlève sa main. Je ne veux pas qu’elle me tienne. Je suis assez stressé par mon retard au travail, mes enfants m’attendent. Ma femme, que fait ma femme ? Je ne sais même pas, si elle sait où je me trouve.

Je suis fatigué maintenant. Je transpire d’avoir cavalé pour rien. La fillette me tire à nouveau la chaise, qui en raclant le sol fait un bruit qui m’irrite encore plus. Mais où je suis ? Que quelqu’un me le dise !

La fillette me pousse vers la table. Je me raidis, coincé contre la table. C’est sûr que pour me barrer en courant, ce sera dur ! une autre fillette installe en face de moi une vieille. Mon Dieu, qu’elle est vieille ! Qu’est que je fous là ? Je cherche du regard dans l’agitation fort bruyante des plateaux que l’on pose devant tous ces autres que je ne connais pas. Je voudrais faire taire cela : y a-t-il une personne adulte ici ?

Et ce bruit, ces odeurs, j’ai envie de vomir. Pourquoi font-ils autant de bruit ? À la table d’à côté, une vieille se met à hurler comme si on l’égorgeait. Je regarde. C’est quoi cet endroit de fous ? On vient de me poser un repas devant le nez. La fillette a pris ma main pour me ficher la fourchette dedans : « comme si je ne savais pas prendre une fourchette ! » Je la regarde méchamment, j’en ai marre ! Et ce bruit, des blings, des blangs, des cris, mais où suis-je ?

Ah ! je vois une adulte, je crois ! Elle pousse un chariot plus discrètement, je la vois arriver. Je vais lui demander où je suis. Arrivée à ma hauteur, tellement angoissé, je suis, j’attrape son bras comme une bouée de secours. Alors qu’elle a un truc de couleur avec un liquide dedans. Je manque de faire chavirer ce qu’elle m’apporte. Elle me demande de le prendre, j’obtempère : » pouah, c’est amer ! » J’ai la langue collée au palais tellement le goût est mauvais. Je la regarde, mes yeux la supplient ; j’essaye : « il, il, chemin, demain ? »

Elle me scrute avec une interrogation certaine. Elle n’a pas compris. Je reformule : « ferme, Chine entrain ? »

Je l’entends me dire : « mangez, sinon, ça va être froid ! »

Puis elle repart.

Mais c’est un cauchemar. C’est ça, je dois rêver ! ben non, je ne rêve pas. La petite vieille défraîchie installée à côté de moi me fait du pied. Je recule mes jambes sous le fauteuil.

Je n’ai même plus faim avec ce vacarme. Je veux sortir, rentrer. Mon plat fume devant moi, je ne sais même pas ce que c’est. Un tas avec un tas, ça fait deux tas qui ne ressemblent à rien noyés au milieu d’un océan de sauce. C’est douteux de faire ainsi ! Je croyais que c’était le repas. Ils veulent ma peau ! un repas, c’est une présentation, une belle tranche de viande, des légumes, du riz, des pâtes, mais certainement pas ça !

Mes voisins, voisines, mangent. Une fillette donne la becquée, Ben tient encore un truc spécial ici ? Je me décide à piocher dans un de mes tas, je me rends compte qu’ils m’ont fourni une cuillère. Pourquoi ? Va savoir, ils sont marteaux ici !

Du bout de la langue, je goûte, la grimace vient aussitôt. C’est salé, ça a un goût de sauce salée. Mais dire ce que c’est, c’est impossible ! je teste le deuxième tas, pareil ! j’ai envie de pleurer, tellement, je suis dépité. Comment peut-on ?

La petite vieille n’arrête pas de me regarder, je ne sais pas ce qu’elle veut. J’ai l’impression d’être un extra-terrestre pour elle, ou non, c’est elle l’extra-terrestre. En plus, elle bave, la totale ! Comment, je pourrais manger devant quelqu’un qui bave dans son plat ? Elle a des tics de claquements de langue qui m’agacent. Oh ! j’en ai marre ! Je repousse mon siège brutalement. Il faut que je me barre d’ici, en vitesse !

Debout, je cherche le chemin le plus court vers la sortie, mais déjà une fillette me course. Je me retourne dans une rage, je lui envoie : « Parie, foustre, y’en a marre ! »

Elle s’arrête net. Ouf ! je vais pouvoir fuir sans me sentir traqué. Alors, c’est par là, je crois ! Toutes les portes d’un côté du mur sont ouvertes, je m’arrête un instant devant l’une d’elles. Dessus, il y a une pancarte avec des lettres. Je vais à côté, pareil ! Tout le long, des mots qui ne veulent rien dire. Des H collés au R puis un B. Les voyelles ont disparu !

Je suis devant une pièce, la télé est suspendue en hauteur. Sur la porte, il y a une photo, avec trois personnes dessus. Je ne sais pas qui c’est, mais me rappelle pourtant quelque chose. C’est tellement vague, que je n’arrive pas à remettre en ordre où j’ai déjà vu cette image. Je rentre : » Peut-être que ma femme n’est pas loin ?

Aux murs des tableaux peints, des cadres avec photos. Je me rapproche pour y voir mieux : tiens ! je crois que c’est moi sur une de ces photos. Mais qui la mise là ?

Oui, je reconnais ce voyage au Maroc du mois dernier ! qu’est-ce qu’il faisait chaud. Les dromadaires, le souk. Ma fille était encore petite. Ma femme, quelle beauté !

Maintenant, je suis vraiment fatigué. Je m’assois sur une banquette molle. Je tâte le tour, il y a des longes métalliques qui courent dans la longueur. « Qu’est-ce que je devais faire déjà ? »

Une fillette rentre, suivie par une petite vieille au pas hésitant, raclant ses pantoufles comme une survie terrestre. Elle me demande : » si je veux me coucher. Que pourrais-je lui dire ? “jospoie ! ” sort de ma bouche. Je souris discrètement, parce que je le sais : « ça ne veut rien dire ! »

J’attends, la porte ouverte, je vois passer une ribambelle de petites vieilles et quelques petits vieux. Moi ! je ne suis pas vieux, maintenant, je suis fatigué !

La fillette revient, elle me fait relever du lit alors que je ne peux presque plus. Voilà que je traînasse, mes godasses ! Qu’est-ce que je fais là ?

Elle me demande si je veux aller aux w.c.. Qu’est-ce que j’en sais, c’est quoi des w.c. ?

Elle m’enferme dans une pièce avec un grand miroir. Je prends peur, car il y a une personne à deux têtes qui nous regarde. Une à l’apparence d’un vieux bougre, je lui dis : “fiche-toi, choreau de qui !”

Alors qu’elle me déshabille, le monstre à deux têtes disparaît. Elle me colle une mousse autour des cuisses et de mon ventre. Je sens la chaleur irriter les plis. J’essaye de l’en empêcher, mais elle me dit d’attendre : “qu’elle remonte le slip filet !”

La fillette parle aussi une langue que je ne comprends pas. Comment un slip pourrait être filet. C’est un slip patate, ou un slip pêche ? Mais qu’est-ce que je fais là ?

La fillette ouvre le lit, elle me demande de m’asseoir. Je ne peux plus ! Pourquoi suis-je si fatigué soudainement ?

À peine allongé, mes yeux se ferment. Mon corps est encore tout raide du stress encaissé, mais en baragouinant quelques recommandations à la fillette, je sombre dans un sommeil profond.

J’ouvre les yeux, il fait noir. Une petite lumière éclaire le bas du mur. J’essaye de me lever, je n’y arrive pas. J’ai la tête enfumée, ensachée. J’attrape quelque chose qui bouge. Je tire, ça vient facilement, puis d’un coup, un grand bouing. Quelque chose est tombé ! la porte s’ouvre : “ouf, enfin quelqu’un !” Une ombre blanche s’approche, ramasse ce qui est au sol, me demande de dormir encore un peu: » qu’il est deux heures du matin ! »

J’essaye de me redresser dans le lit, sans y parvenir. Comment se fait-il que je n’y parvienne pas ? Qu’est-ce qu’ils m’ont donné ? Ils veulent me tuer ! Qu’est-ce que je fous là ?

J’entends un vacarme, un bruit de vaisselle maltraitée. Quel boucan ! il fait toujours noir pourtant, je me lève. Je suis rouillé comme si un bus m’était passé sur tout le corps. J’essaye de trouver la sortie. Un voile ! je tire dessus. Peut-être que c’est pour ouvrir ?

La gâche de la porte s’enclenche, m’effrayant dans le même temps. Une dame entre avec un beau sourire, elle me dit : “bonjour ! » Elle me tend la main, me dirige dans une pièce avec un miroir. Elle ressort en me disant » qu’elle va ouvrir les volets » c’était, donc ça ! Mais, comment on ouvre les volets ? Je ressors pour voir, comment elle fait. Pas grand-chose ! Elle touche le mur et la lumière apparaît ! Mais je suis où ?

Elle me déshabille, elle parle vite. Je ne comprends pas la moitié de ses phrases. Elle me fiche un bout de tissu, dans une matière peu agréable au toucher, fermé sur les côtés. Elle me fait des grands gestes. On dirait une marionnette. Ça y est, j’y suis ! Je suis dans une troupe de théâtre. Mais je n’en ai jamais fait ? J’ose plus bouger. Elle me reprend cette chose mouillée. Elle frotte, frotte, frotte, à croire que j’ai de la corne partout. Le monstre à deux têtes nous regarde faire, bougeant comme un mime devant nous. « Ça doit être lui Alzheimer! ». Je me souviens du travail que j’avais à faire pour le directeur. Je devais rendre un rapport avant la fin de la semaine. Mais quel jour sommes-nous ?

Bien voilà qu’on m’habille. Je n’ai même pas le droit de choisir ! Il est où mon costume bleu ?

Je n’ai pas le temps de regarder dans ces tablettes de chiffons, que je suis dirigé vers le salon pour le petit-déjeuner. Ce rituel me rappelle quelque chose, mais quoi ?

Il y a une petite vieille toute ridée qui bave dans son bol de café. « Berk ! » Elle me regarde bizarrement. L’angoisse monte en moi, et ce bruit ! Quel vacarme, c’est insoutenable, des cling, des clangs, des bouings ! Devant moi, un bol de café fumant. Une fillette me demande de boire un mini-verre jaune :  » Pouah, c’est amer ! » J’ai des tartines coupées en deux retournées comme un sandwich. Je ne sais même pas s’il y a du beurre dessus. Je croque dedans, j’ai faim !

Je cherche ma femme dans la salle. Elle n’est pas là ! Mais où est-elle ?

Je commence à m’inquiéter. J’avale mon café en deux secondes. Je me lève insupportant ce brouhaha, bien décidé, je suis, à trouver ma femme où qu’elle se cache. Ma fille aussi, après, il faut que j’aille au travail. Je marche le long du couloir, personne ! j’essaye toutes les portes. Tout est fermé, me voilà au point de départ, me semble-t-il ! Mais c’est quoi cet endroit de fous ? Une vieille me passe à côté, elle me raconte un truc qui ne veut rien dire, puis elle me donne une tape dans le dos. Je pars dans le sens opposé. Il faut que je sorte, ils veulent me tuer !

Je marche, je marche, encore et encore, déterminé, je suis à sortir, coûte que coûte ! Il le faut ! Ma femme m’attend. Mon patron m’attend. Je n’ai pas à rester avec ces vieilles qui bavent, qui ne savent même pas parler. Je marche, je marche encore et encore, je ne veux pas qu’on me touche. Je ne veux pas qu’on m’empêche. J’ai à faire. Je marche, je marche encore et encore, je suis en panique. Je transpire, je suis essoufflé, pourtant, il faut que je continue. Je le sais, la sortie est par là ! Quelque part par-là ! Je marche, je marche encore et encore !

Je ne sais pas l’heure qu’il est, mon esprit s’embrouille. Je vois un fauteuil libre, je m’assois. Pendant ma recherche, des fillettes bavardes comme des pies m’ont regardé passer. Mais tu crois qu’elles m’auraient aidé ? Rien du tout ! Je regarde par la vitre. Le ciel est bleu, le soleil brille. Je sens un air frais courir le long de ma nuque humide. Pas agréable ! J’ai une sensation bizarre dans la tête. Ma gorge est sèche. Je pourrais me flinguer quand je suis comme cela, incapable de faire, dire quelque chose. Et là, après ma recherche sans fin, j’ai furieusement envie de pleurer ! Mais c’est quoi déjà pleurer ? Et puis, je suis où ?